Mon frère chez les Afghans
Samia Labidi, co-auteur d’un livre qui a défrayé la chronique, “ Karim, mon frère, ex-intégriste et terroriste “, aux éditions Flammarion, parle de l’expérience de ce frère, jeune Tunisien passé de l’islam traditionnel à l’islam sunnite, puis à l’islam chiite, avant de basculer dans un réseau intégriste terroriste international basé en Iran.
Une famille sous influence
Karim est né à Tunis dans une famille moyenne, où il a découvert l’islam traditionnel, celui où on fait la prière uniquement pendant les fêtes, où le ramadan est respecté et la prière faite durant ce seul mois. Cet islam est plus influencé par la tradition tunisienne que par le texte coranique. Après Tunis, Karim habitera dans la banlieue de la capitale, dans un cadre plus moderne et plus occidentalisé.
Au milieu des années 70, sa famille sera infiltrée par l’islamisme sunnite tunisien à ses débuts, par l’intermédiaire d’un beau-frère, l’un des fondateurs du Mouvement à tendance islamiste (Mti). Ce beau-frère cherche à marier les autres filles de la famille de Karim avec ses amis islamistes, pour mieux imposer sa mainmise sur toute la famille. Il tente aussi d’entraîner les garçons dans une éducation de type militaire.
Cette famille vivra une sorte de mini-révolution islamiste. Du jour au lendemain, le régime change : plus de sorties ni de jeux, prière le plus souvent possible, accent mis sur le lycée et les études. Et prosélytisme pour tous. Karim, qui rencontre des difficultés familiales et identitaires, et subit un grave échec scolaire, est encore un peu plus déstabilisé par ce bouleversement, qui provoquera aussi l’éclatement de la famille. Certains de ses membres, qui n’acceptent pas ces transformations, quittent la Tunisie pour Paris.
De Paris à l’Iran
Karim se rend lui aussi à Paris, sous prétexte de suivre une formation professionnelle, après son échec à Tunis. Bardé de certitudes négatives contre l’Occident considéré comme l’ennemi de l’islam et des musulmans, il comprend peu à peu que ce qu’on lui a inculqué à Tunis n’est pas tout à fait vrai. Malheureusement, il change de quartier pour une banlieue assez agitée, où il découvre le racisme, la xénophobie et d’autres problèmes, et il revient vers la religion.
Par hasard, il découvre le Centre culturel iranien à Barbès - actuellement fermé et déjà fermé en 1987 par les Renseignements généraux -, et se convertit au chiisme. En 1983, il se rend en Iran pour approfondir sa formation religieuse. Après plusieurs tests et diverses vérifications, il est accepté dans une école politico-religieuse. Plusieurs maîtres le prennent en charge et testent son caractère pour mieux l’orienter. Sa formation durera environ un an et demi. Etant donné son caractère bien trempé, Karim est formé pour être un organisateur, au Maghreb et en Europe. En effet, il y a plusieurs sortes d’intégristes ou terroristes : l’organisateur, celui qui fournit les armes et la logistique, le décideur, le poseur de bombes. A mon avis, le poseur de bombes est le moins dangereux.
La Tunisie, maillon faible du Maghreb
Lorsqu’il revient à Paris, Karim doit a ssurer plusieurs missions : convertir sa famille au chiisme ; ne pas attirer l’attention sur lui, c’est-à-dire boire de l’alcool, sortir, fréquenter des femmes, etc. ; rédiger des rapports sur différents quartiers de la capitale française, comme le quartier juif ; repérer les endroits les plus propices pour déposer des bombes.
Un voyage à Tunis lui permet de mettre son beau-frère en contact avec le réseau chargé de préparer un coup d’Etat contre le régime de Bourguiba et d’instaurer dans ce pays un régime islamiste. A Paris, il conserve le contact avec ce beau-frère, qui lui envoie des petits groupes de Tunisiens qu’il achemine en Iran via la Syrie, avant de se rendre lui-même en Iran, Afghanistan et pour former des Tunisiens, Algériens et Marocains reçus dans une école politico-religieuse.
Doutes et rupture
Lors de son premier séjour en Iran, Karim a suivre une formation religieuse chiite. Il ne s’agissait pas, pour lui, de devenir membre d’un réseau terroriste international intégriste. Il comprend peu à peu que ce réseau, qui parle au nom de l’islam, ne respecte pas les préceptes les plus élémentaires de cette religion et il commence à protester, à choisir ses missions. Il veut être affecté en Europe, où il découvre des bureaux de cette organisation en Belgique, à Madrid, à Paris. Il réussira à quitter le réseau, avant de décider de témoigner et de divulguer ce qu’il a appris sur son compte des islamistes.